Avec l’été vient la visite…

VOL. 15 | No 6 | JUIN 2026
Page 17
Par Stéphane Francoeur

Avec l’été vient la visite…

Depuis 1860 et, sûrement avant, l’isolement géographique de notre coin de pays a forgé notre grand sens de l’accueil. Ici, dans la région de Matapédia-et-les-Plateaux, à la frontière de la vallée et du Nouveau-Brunswick, la visite n’a jamais été prise à la légère. Loin des grands circuits touristiques de masse qu’offre la Gaspésie, elle incarne l’histoire de nos colonisations, de nos exils et de notre attachement à nos racines et au territoire. Des premières vagues de défrichement jusqu’au retour estival des expatriés, bien accueillir « les promeneux », comme les appellent encore les plus vieux, a toujours été une précieuse valeur de nos communautés.

Depuis un peu moins de deux siècles, nos villages se construisent à la sueur des bras des premiers colons. Ces pionniers sont de descendances britannique, irlandaise, écossaise et acadienne; ils arrivent aussi, entre autres, du Bas-Saint-Laurent, du Kamouraska, de la Beauce, de Bellechasse, de la Baie-des-Chaleurs pour occuper les terres de notre région. À cette époque, voyager jusqu’ici est une expédition héroïque qui se fait par le chemin de fer naissant ou par des chemins de terre très rudimentaires. Dans ce contexte, recevoir du monde est un événement rare et précieux. Les visiteurs de cette époque sont surtout des parents, des frères ou des cousins restés là-bas, dans les paroisses d’origine. Ces retrouvailles durent souvent plusieurs semaines, pour que ça en vaille la peine. Ces invités apportent parfois avec eux des semences, des outils mais, surtout, des nouvelles fraîches du coin de pays natal. La visite devient alors un lien qui relie les familles à leurs racines. On fait de la place, on prépare les meilleurs repas et on passe des veillées à se raconter les récits de nos vies.

Avec la crise économique des années 1930, le manque de terres transmissibles et les difficultés de l’industrie forestière, le mouvement s’inverse. Les jeunes quittent nos villages. Les fils et les filles de L’Ascension, de Saint-Alexis, de SaintFrançois, de Matapédia, de Saint-André, de Saint-Fidèle et des alentours s’exilent, pour trouver du travail et améliorer leur sort, vers les États-Unis, les grands centres du Québec ou ailleurs au Canada. Les villages se dépeuplent mais le coeur et l’attachement restent ici. C’est à cette époque que naît la grande tradition des vacances au pays de l’enfance. Chaque été, le rythme de nos villages change complètement. Dès que les beaux jours arrivent, des questions comme «Attends-tu de la visite cet été ?» ou «As-tu de la visite chez vous ?» s’installent dans toutes les conversations. Elles deviennent aussi familières et naturelles que le traditionnel «Allô, comment vas-tu ?» Pour les parents restés ici, l’arrivée de ces «promeneux» des grandes villes ou de régions méconnues est un moment fort de l’année. Les voitures venues d’ailleurs, inconnues des gens du village, font la fierté des familles sur le perron de l’église. On redécouvre les visages des petits-enfants qui ont grandi trop vite loin d’ici. Ces visites ne sont pas motivées par le plein air mais par l’immense besoin de « retremper » ses racines dans la terre natale, de partager des repas en famille et de parler la langue à l’accent familial.

De nos jours, les moyens de transport ont changé et les routes sont bien différentes. Pourtant notre région, préservée des flots de touristes par sa position géographique unique, conserve cette chaleureuse culture de l’accueil, basée sur les liens de sang et d’amitié durable. La visite n’est pas chez nous une industrie mais un art de vivre. Ce va-et-vient constant entre l’ailleurs et l’ici a façonné notre identité.Il nous rappelle que même si le travail ou la vie nous forcent à vivre ailleurs, la maison familiale et le village de l’enfance restent un phare. Cet été, lorsque vous croiserez des « promeneux » sur nos routes ou que vous entendrez des rires inhabituels sur un perron voisin, prenez le temps de vous arrêter, de saluer ces enfants du pays et gardez les bras ouverts…

Bas de vignette : Visite au rang de l'Immaculée-Conception lors du mariage de Vitaline Lavoie et de Ludger Duchesne en 1917.

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